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L’agriculture pluviale face aux changements climatiques : le cas du Maroc
Jilali Bendriss 12 juillet 2018 Paru dans N°413 - à la page 91

De nos jours, tous les spécialistes s’accordent à dire que les effets des changements climatiques actuellement à l’œuvre à l’échelle du globe, pourraient prendre des proportions alarmantes au cours des années à venir. Les catastrophes naturelles deviendront plus fréquentes et plus intenses, la terre et l’eau plus rares et de plus en plus inaccessibles, et les gains de productivité encore plus durs à obtenir. Aussi, et dans un souci de sécurisation de l’agriculture pluviale qui reste un pilier de la sécurité alimentaire en milieu rural, il importe d’adopter des choix de développement hydro-agricoles adaptés à la nouvelle donne climatique. Dans cette perspective, la survie de l’agriculture pluviale passe nécessairement par la maîtrise de l’eau à travers une gestion appropriée de l’eau, notamment dans l’espace rural, en vue de renforcer la résilience de ce secteur vulnérable. Celle-ci doit passer d’une gestion de crise, comme c’est le cas aujourd’hui, à une gestion des risques hydriques. Cet article tentera de mettre en évidence les fondements et les contours de la stratégie proposée.

Dans un contexte marqué par la croissance démographique, les enjeux cruciaux de la sécurité alimentaire, le changement climatique, la volatilité des prix agricoles et de la mondialisation des économies, le Maroc se trouve acculé à repenser ses choix dans les domaines de développement agricole et de la gestion de l’eau dans le sens d’une plus grande attention à l’agriculture pluviale. Celle-ci subit les vicissitudes propres au climat du Maroc1 qui se traduisent par l’alternance des épisodes de sécheresses et des inondations. L’élévation des températures et la modification du régime des précipitations vont entraîner une raréfaction de la ressource alors que les besoins continueront à augmenter. Les difficultés liées à l’eau de l’agriculture pluviale vont s’accentuer sous l’effet des changements climatiques : la fréquence et l’intensité des phénomènes hydrologiques extrêmes vont devenir encore plus redoutables (rapport de la Banque Mondiale, 2010).

1 Le Maroc est un pays à climat essentiellement aride à semi aride, avec un niveau moyen de précipitations annuelles inférieur à 400 mm sur plus de 85% de sa surface. De ce fait, il est classé dans la catégorie des pays à stress hydrique (moins de 1.000 m³ d’eau renouvelable par habitant et par an).

Dans cette perspective, la survie de l’agriculture pluviale passe nécessairement par la maîtrise de l’eau à travers une gestion appropriée de l’eau notamment dans l’espace rural afin de renforcer la résilience de ce secteur vulnérable. Celle-ci doit passer d’une gestion de la crise, comme c’est le cas aujourd’hui, à une gestion des risques hydriques.
La question qui se pose à laquelle nous tenterons de répondre est formulée comme suit : dans quelle mesure la gestion des risques hydriques liés aux changements climatiques, permettrait de renforcer la résilience de l’agriculture pluviale face à ce fléau prévisible ?

La réponse à cette question centrale se fera en deux temps qui structurent ce papier. Il s’agit, dans un premier temps, de mettre en évidence les fondements de la gestion de l’eau de pluie, avant d’en définir les contours dans un second temps. Ainsi, se dégage le plan de cet article :

  • Les fondements de la gestion de l’eau en faveur de l’agriculture irriguée ;
  • Les contours d’une gestion des risques hydriques.

Fondements de la gestion de l’eau en faveur de l’agriculture pluviale

L’intérêt accordé à l’agriculture pluviale, jadis marginalisée par les politiques publiques, trouve ses fondements dans l’importance des superficies et des populations concernées, d’une part et, d’autre part, dans le contexte hydrologique défavorable appelé à devenir plus sévère sous l’effet des changements du climat.
Place de l’agriculture pluviale dans le secteur agricole
La superficie du Maroc est de l’ordre de 71 millions d’hectares. Les terres adaptées à la culture ne représentent que 13 % de la superficie totale avec près de 9 millions d’hectares (superficies agricoles utiles), les terres de parcours s’étendent sur plus de 21 millions d’hectares, 30 %, les forêts comptent 8 %, les nappes alfatiques 5 % tandis que les terres incultes se taillent la plus grande part avec 44 % de la superficie totale.
Sur les 9 millions d’hectares, les terres irriguées de façon pérenne représentent environ 11 % et sont concentrées dans les grands périmètres irrigués2 où s’est développée une agriculture moderne irriguée par l’eau des grands barrages réservoirs.

2 Les grands périmètres irrigués sont administrés par des Offices Régionaux de Mise en Valeur Agricole (ORMVA) crées en 1966 après la dissolution de l’Office National d’Irrigation (ONI) en 1965. Les (ORMVA) assurent trois missions principales :

- Une mission d’aménagement (étude et équipement des périmètres d’irrigation) ;
- Une mission de gestion des ressources en eau à usage agricole et des réseaux d’irrigation ;

- Une mission de développement agricole et d’encadrement des agriculteurs.

Les périmètres de grande hydraulique sont situés dans différentes régions du pays comme le montre le graphe ci-dessus.
Il est à souligner que l’agriculture pluviale est tout l’espace situé en dehors de périmètres et se juxtapose à l’agriculture moderne. C’est une agriculture traditionnelle dite de subsistance et s’étendant sur un large espace (bour favorable et bour défavorable) de près de 90 % de la SAU.
Les rendements des cultures développées sur cet espace sont soumis à de très fortes variations en raison notamment de la récurrence de sécheresses et de l’irrégularité spatiale et temporelle des précipitations. C’est dans cette agriculture que la contrainte eau pèse de tout son poids et soulève des questions à long terme pour le secteur agricole surtout pour les petits exploitants qui sont les plus vulnérables au changement climatique. Ce dernier risque de creuser encore plus l’écart qui sépare l’agriculture de subsistance de l’agriculture commerciale.
Dans ces conditions, l’aménagement de l’espace agricole, notamment celui de l’agriculture pluviale, revêt une importance primordiale pour le développement socio-économique et la sécurité alimentaire.
Le contexte hydrologique
Le contexte hydrologique du Maroc reste principalement influencé par une irrégularité temporelle et spatiale des précipitations très marquée et la faiblesse du potentiel en eau renouvelable.
L’irrégularité spatio-temporelle des précipitations
Cette caractéristique se traduit par l’alternance de séquences de forte hydraulicité et de séquences de sécheresse d’intensité et de durée variable. Les moyennes annuelles des précipitations atteignent plus de 1.000 mm (1 million de m³ par km²) dans les zones montagneuses du Nord (Rif, Tangérois et Côtiers Méditerranéens Ouest) et moins de 300 mm (300.000 m³ par km²) dans les bassins de la Moulouya, du Tensift, du Souss-Massa, des zones sud-atlasiques et de la zone saharienne, soit pratiquement près de 85 % de la superficie du Royaume.
Les précipitations se produisent généralement en deux périodes pluviales, la première en automne et la seconde en hiver. Le nombre de jours pluvieux varie de l’ordre de 30 au Sud du pays à près de 70 au Nord.
En conséquence, la plupart des bassins hydrauliques connaissent des déficits hydriques notamment Moulouya (10 %), Bouregreg (8 %), Souss-Massa (3 %) et la zone sud de l’Atlas (20 %) et il est prévu qu’en 2020, la situation de déficit atteindra six bassins sur huit et seuls les bassins du Sebou et du Loukkos continueront à être excédentaires. Les déficits hydriques conduisent à la surexploitation des nappes phréatiques en particulier dans les zones du Souss, du Haouz, du Saïss et de la zone côtière atlantique. Cette surexploitation se traduit, entre autres, par le tarissement des sources, la baisse du niveau des nappes, la régression de l’irrigation traditionnelle dans les oasis et la dégradation des écosystèmes aquatiques.
Sur le plan temporel, la variabilité des précipitations interannuelles et intra-annuelles est extrêmement forte. Pis encore, des sécheresses accablantes peuvent succéder ou précéder des inondations ravageuses. Tel a été le cas des années 1995 et 1996 : la première a connu la sécheresse du siècle alors que la suivante a enregistré une forte pluviométrie, voire des inondations par endroits. De ce fait, la production céréalière est passée d’un minimum inédit, de quelques quintaux, en 1995 à un record de 100 millions de quintaux l’année suivante.
Les déficits pluviométriques peuvent dépasser les 60 % avec des conséquences socio-économiques néfastes alors que les inondations peuvent engendrer des dégâts matériels et humains importants : Ourika 1995, Tétouan en 2000 et Mohammedia en 2002 pour ne citer que ces exemples.
Sur le plan spatial, l’irrégularité des précipitations induit la concentration de la ressource hydrique dans les régions les plus arrosées comme le montre le graphe suivant.

Il ressort du graphe ci-dessus que 51 % des ressources sont concentrées sur 7,4 % du territoire situé dans le nord-ouest du pays alors que 92,6 % du territoire ne reçoit que 49 %. D’autres sources relatives à l’analyse des précipitations sur le plan spatial révèlent que 80 % du territoire national revoient moins de 400 millimètres par an.

Outre la variabilité des pluies qui constituent la source principale des ressources hydriques du pays, le contexte hydrologique du Maroc est marqué par des potentialités hydrauliques mobilisables insuffisantes eu égard aux superficies des terres aptes à recevoir l’irrigation et aux besoins d’une population croissante. Elles sont estimées en moyenne à 20 millions de milliards de mètres cubes dont 4 milliards de ressources en eau souterraines. Rapportées au nombre d’habitant, les ressources hydriques renouvelables annuellement par le cycle naturel de l’eau ont atteint des niveaux critiques. Elles sont passées d’environ 2.500 mètres cubes par habitant en 1960 à 700 mètres cubes par habitant et par an en 2010 et seraient d’un peu plus de 500 en 2020.
Impact des changements climatiques sur les ressources en eau
La réalité du réchauffement climatique et la responsabilité humaine dans ce dérèglement sont, depuis la décennie 90, perceptibles pour la communauté internationale3. Des observations disponibles à l’échelle internationale mettent en évidence des changements régionaux du climat, particulièrement l’augmentation des températures, affectant les milieux physiques, hydriques et biologiques dans plusieurs régions du globe4. Cette évolution est liée aux gaz à effet de serre cumulés dans l’atmosphère et au réchauffement climatique qui en résulte.

3 Prenant acte de la réalité du réchauffement climatique dans la décennie 90, et de la responsabilité humaine dans ces dérèglements, la communauté internationale a initié une politique de lutte contre le réchauffement de la planète. Le protocole de Kyoto, qui est entré en vigueur en février 2005, est l’exemple le plus actuel d’une stratégie de réduction des gaz à effet de serre. Cette politique n’est toutefois pas sans diviser les pays industrialisés, peu enclins à remettre en cause leur modèle de croissance, et les pays du Sud inquiets pour leurs projets de développement. Rapport 2007 du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC).

4 La convention sur le changement climatique, dans son article 1, définit le changement climatique comme : «un changement de climat qui est attribué directement ou indirectement à l’activité humaine».

Manifestation des changements climatiques
Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (rapports 2012), les changements climatiques se feront principalement sentir à travers l’eau : sécheresses, inondations, fonte des glaces.
  • Sécheresses : baisse du niveau des précipitations, pression sur les ressources, surexploitation des nappes, intrusions des eaux marines etc. Pertes économiques considérables.
  • Inondations : pertes économiques importantes avec des dégâts matériels et humains, envasements des barrages et pertes de la capacité des retenues des lacs, etc.
  • Fontes des glaces et élévations du niveau de la mer : risque de disparition des espaces terrestres, montée des eaux salées dans les fleuves.
La nouveauté des changements climatiques ne tient certes pas aux phénomènes hydrologiques mais plutôt à la fréquence et à l’intensité de ces événements qui vont augmenter5.

5 Le 5eme rapport du GIEC (sur le changement climatique publié à partir de 2013, NDLR), sur la base de l’analyse des observations, avait conclu qu’il était certain que la fréquence et l’intensité des plus forts cyclones tropicaux de l’Atlantique nord ont augmenté depuis les années 1970.

Impact sur la ressource eau
L’impact du réchauffement climatique sur le cycle de l’eau est très contrasté en fonction des régions (manque ici, excès ailleurs). Les experts du GIEC estiment que globalement le nombre d’êtres humains souffrant d’un manque d’eau pourrait tripler au cours de ce siècle, atteignant le chiffre de 3,2 milliards, si les températures devaient augmenter de plus de 4 °C. Sur le plan qualitatif, les experts prévoient des conséquences négatives sur la ressource (turbidité, faible dissolution des polluants etc.).
Au Maroc, l’analyse des températures de la période 1970-2005 laisse apparaître un réchauffement climatique important ; des records inédits ont été battus. À titre d’exemple, la moyenne annuelle de température à Marrakech est passée de l’ordre de 25 à 26 °C durant les années 1970 à un niveau variant de 27 à 28 °C à la fin du siècle (A. Agoumi, A. Debbarh, 2006).
Certains spécialistes estiment que la température moyenne pourrait augmenter de 1,1 °C à 1,6 °C d’ici à 20306. Le changement climatique pourrait accentuer la rareté de l’eau et le déficit hydrique « près de 2 milliards de m³, soit 13 % de la demande en eau, pourrait manquer dans les bilans de l’offre et de la demande en eau au Maroc à l’horizon 2030. Ces valeurs pourraient augmenter respectivement à 4 milliards de m³ et 40 % avec la prise en compte de l’hypothèse de réduction de 30 % des ressources en eau due au changement climatique »7. La région du Moyen Orient et d’Afrique du Nord dont fait partie le Maroc est particulièrement vulnérable et, elle peut s’attendre à des hausses de température et à une diminution de la pluviosité comme conséquence de l’impact des changements climatiques8.

L’effet de ce phénomène est d’autant plus redoutable « que la capacité des systèmes humains en termes d’adaptation reste faible, en relation avec l’absence de moyens économiques et le retard technologique »9.

6 M. Badraoui & R. Balaghi « environnement et changement climatique au Maroc : diagnostic et perspective », Konrad- Adenauer –Stiftung, Rabat, 2012, p. 62.
7 M. Bzioui « environnement et changement climatique au Maroc : diagnostic et perspective », Konrad- Adenauer –Stiftung, Rabat, 2012, p. 66.
8 Si l’on en croit le rapport 2007 du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC), l’impact des changements climatiques sur la disponibilité de l’eau est une évidence. La région du Moyen Orient et d’Afrique du Nord (MOAN) dont fait partie le Maroc est particulièrement vulnérable et doit s’attendre à des hausses de température et à une diminution de la pluviosité.
9  Laouina. Abdallah « l’eau au Maroc », www.cairn.info. 2010.

Aussi, le changement climatique doit-il impérativement être intégré dans le processus de planification des ressources en eau.

Éléments d’une gestion des effets des changements climatiques sur l’agriculture pluviale : vers la gestion des risques hydriques

L’atténuation des effets du changement climatiques et l’adaptation de l’agriculture à la nouvelle donne climatique imposent une reconsidération de la gestion de l’eau. Étant entendu que les problèmes de l’agriculture ne se tiennent pas uniquement à l’eau mais aussi à d’autres facteurs d’ordre économique, social, environnemental, foncier, organisationnel et manageriel etc.
Pour nous en tenir à l’eau, nous pensons que la survie de l’agriculture pluviale passe par la mise en place d’une gestion des risques hydriques. Les contours de cette stratégie se situent au triple plan de la mobilisation, de l’utilisation et des rejets des eaux usées.
La mobilisation de l’eau : rôle crucial de la petite hydraulique et techniques traditionnelles
Face aux limites de la grande hydraulique érigée en priorité par les pouvoirs publics depuis le début du vingtième siècle, la promotion de la petite hydraulique moderne et traditionnelle apparaît comme une nécessité.
Les limites de la grande hydraulique
L’aménagement hydro-agricole des grands périmètres, axe prioritaire de la politique agricole, se trouve confronté à de sérieuses difficultés, telle la surexploitation des nappes, le gaspillage de la ressource et l’envasement des barrages.
La surexploitation des nappes
La politique des barrages est, comme on le sait, axée sur l’augmentation de l’offre (ressources conventionnelles/barrages, transfert, recharge/non conventionnelle/dessalement épuration eau usée). En matière d’irrigation, la politique agricole s’est focalisée sur le développement des cultures intensives exigeantes en eau et destinées à l’exportation des fruits et légumes. Cette exportation qui est en fait une exportation de l’eau virtuelle vers des pays du nord a conduit, sous l’effet de la recherche des devises, à des désastres écologiques. Le cas en particulier de la région d’Agadir au sud du Maroc où l’on assiste à des phénomènes des surexploitations des nappes souterraines et d’intrusion des eaux marines sous l’effet du pompage excessif et des forages profonds dans la région côtière. La surexploitation des nappes souterraines entraîne des effets néfastes sur la ressource en eau et l’environnement, il s’agit :
  • L’assèchement des puits et forages qui oblige les usagers à approfondir et creuser davantage au prix d’investissements coûteux et charges de pompage (énergie) considérables (Tensift et Sous massa).
  • Tarissement des sources, khettaras, puits etc.
  • L’intrusion des eaux marines dans les nappes côtières est devenue quasi irréversible : il en est ainsi des pompages excessifs dans les nappes de Chtouka, oualidia et du tarissement de nappe de El-Guerdane dans le Souss.
Le gaspillage de l’eau d’irrigation
Le gaspillage de l’eau est une réalité accablante de la gestion de l’eau dans les grands périmètres irrigués. Ce phénomène se traduit par les pertes de l’eau qui réduisent les disponibilités hydriques par rapport aux besoins des cultures comme le montre le diagramme ci-contre.

Le volume d’eau qui arrive en tête des périmètres se perd à concurrence de 56 %, le reste soit 44 % est utilisé pour le besoin des plantes.

Cette figure montre qu’il est possible d’économiser 590 millions m³ par une simple meilleure application de l’eau d’irrigation à la parcelle (430 millions) et par la réhabilitation des réseaux d’irrigation (160 millions).
L’envasement des barrages
L’envasement des barrages a atteint des niveaux inquiétants sur certains ouvrages. Selon le rapport du cinquantenaire, l’envasement des barrages atteint annuellement 75 millions m³10, soit l’équivalent de la retenue d’un barrage moyen. Ce volume d’eau est, selon la même source, suffisant pour irriguer une superficie de 10.000 ha, ce qui non seulement grève la rentabilité des projets hydro-agricoles mais limite la durée de vie des barrages. Le désenvasement exige des investissements considérables et cause d’énormes pertes d’eau en cas de vidange de la retenue. À titre indicatif, le dragage de la retenue du barrage Machraa-Hamadi, envasé à 35 % de sa capacité totale, a coûté 6.154 millions dh ; d’autres sources estiment l’investissement nécessaire au maintien de la capacité initiale d’un barrage à 20 % de son coût de construction.

10 Le Maroc possible, une offre de débat pour une ambition collective » Rapport du cinquantenaire, 2006, p.189.

La promotion de la petite hydraulique
La promotion de la petite hydraulique comporte deux volets : traditionnel et moderne.

La réhabilitation des techniques traditionnelles

Pour s’affranchir des vicissitudes du climat notamment dans les régions désertiques, l’homme a été contraint à réaliser des aménagements hydrauliques pour soutenir les étiages, lutter contre les inondations et finalement maîtriser l’eau. Les techniques réalisées et le savoir-faire cumulé dans ce domaine sont, à l’image de la diversité des écosystèmes concernés, riches, variés et ingénieux. Le Maroc a connu dans ses régions arides (Haouz de Marrakech, Tafilalet, Draa, Souss etc.) le développement d’une petite hydraulique traditionnelle, utilisant des techniques variées de collecte, stockage et distribution des eaux de pluies pouvant faire face à l’aléa climatique. Dans le domaine de l’irrigation, la petite hydraulique traditionnelle a permis le développement d’une agriculture adaptée à la variété de l’écosystème, régulière et intensive.
L’inventaire des aménagements hydrauliques révèle l’existence d’un bon nombre de pratiques et d’ouvrages dont certains sont encore fonctionnels. Retenons, à titre d’exemple :
  • les puits traditionnels construits sur des nappes phréatiques pour irriguer les petites superficies et servir les besoins domestiques ;
  • les Khetaras11 qui drainent les piémonts du Haut Atlas pour servir les régions du Haouz de Marrakech. La longueur de ces galeries drainantes est estimée à environ 900 km et le débit est évalué à 10 l/sec en moyenne par Khettara12 ;
Les techniques d’épandage de crues qui servent à dériver les eaux d’un oued ou d’un barrage en terre au moyen d’un système de séguias. Cette technique assure l’irrigation de près de 15.000 ha dans le Haouz13.

11 La technique des khettara, actuellement pratiquée au sud du Maroc, remonte au début du 11ème siècle (venu d’Andalousie). Il s’agit d’un système de captage des eaux souterraines et la mobilisation des eaux des pluies et son transfert par des galeries souterraines.
12 Pascon. P, 1977 « Le Haouz de Marrakech », Editions marocaines et internationales, Tanger,2 tomes, p.693.
13 Pérennes J.J « L’eau et les hommes au Maghreb », Edition Karthala, Paris, 1993 op.cit. p.646.

  • Métfia est un réservoir souterrain qui permet de rassembler et de garder l’eau de pluie pour une utilisation future. Cette technique traditionnelle qui remonte à nos ancêtres, est toujours une pratique courante par la plupart des populations rurales et surtout par les éleveurs d’ovins dans les hautes plaines du Moyen atlas.
La métfia d’une profondeur entre 2 et 3 m et d’une largeur de 2 et 3 m contient à peu près entre 8 et 27 m³ d’eau stockée, utilisée au fur et à mesure des besoins des éleveurs. Selon une enquête réalisée par nos soins entre le mois d’avril et le mois de juillet 2017 dans la commune rurale de timahdite (Province d’Ifrane) auprès de 380 éleveurs couvrant la totalité des fractions de cette commune ; sur l’importance au recours à l’utilisation des métfias ; 327 d’entre eux ont confirmé l’utilité et l’efficacité des métfias comme moyen traditionnel de gestion rationnelle de la rareté de l’eau pluviale.
Ces techniques simples supposaient, pour fonctionner, une très grande cohésion sociale permettant la répartition de manière cohérente sinon égalitaire14. Jacques Berque parle, à propos de la répartition de l’eau dans le haut Atlas marocain, « d’éblouissante virtuosité »15.

14 Pérennes J.J « Un aspect de la question hydraulique au Maghreb : la politique des barrages » Égypte/Monde arabe. Première série/ n° 10/// 1992, p.37-50.
15 Idem.

La petite hydraulique moderne
La réhabilitation des techniques traditionnelles est à coupler avec le développement et l’extension des techniques modernes actuellement en service (barrages collinaires, petit lac, séguias) contribuant à la maîtrise des eaux de crue. Les barrages collinaires visent à atteindre deux objectifs interdépendants :
  • la gestion de l’eau, la conservation des sols et, partant, la protection des bassins-versants et des grands barrages contre la sédimentation et l’envasement.
  • le développement socio-économique des campagnes et des montagnes par la disponibilité de cette ressource vitale.
Il est à rappeler que la petite hydraulique a fait preuve, à travers l’histoire, d’une gestion parcimonieuse de l’eau dans les zones structurellement déficitaire.
Dés lors, sa généralisation dans le reste du pays par suite de l’extension de l’aridité contribuerait de manière cruciale à l’amélioration des disponibilités hydriques à la faveur de l’agriculture pluviale et de l’écosystème en général.
Toutefois, cette technique décentralisée suppose un cadre institutionnel approprié et un contrôle social sur l’eau.
L’utilisation de l’eau mobilisée
L’utilisation optimale de l’eau maîtrisée appelle la remise en cause progressive des méthodes d’irrigation et des types d’agriculture pratiquée actuellement.
En effet, les méthodes actuelles ne sont plus adaptées au contexte de la rareté de la ressource en raison du gaspillage qu’elles engendrent et des effets sur le sol (engorgement, salinisation).
La gestion actuelle de l’eau potable axée, dans bon nombre de régions sur le système des bornes fontaines, a montré ses limites (vol, sabotage des infrastructures, conflits, etc.) et doit être remplacée par des branchements individuels à domicile.
Le tour d’eau qui consiste à transporter l’eau jusqu’au bord et à l’intérieur des parcelles dans des canaux aménagés suivant la pente naturelle mérite d’être réhabilité. En effet, ce mode d’irrigation ancestral (mais encore majoritairement utilisé dans le monde, environ 80 %) semble mieux adapté au contexte de la rareté.
L’utilisation efficiente de l’eau appelle aussi le choix d’une agriculture peu exigeante en eau. Le choix de type d’élevage et des cultures sobres et économes en eau tel l’olivier, l’arganier, la chèvre, l’orge permettrait la préservation de l’équilibre entre l’homme et le milieu naturel.
Le rejet des eaux usées
Le secteur de l’assainissement liquide16 au Maroc connaît un retard considérable en milieu urbain pour ce qui est de sa composante épuration des eaux usées d’une part, et une absence quasi-totale en milieu rural. Le volume des eaux usées a connu une croissance soutenue en raison de l’extension de l’urbanisation, de l’amélioration du niveau de vie de la population et du développement socio-économique en général. Les volumes annuels des rejets des eaux usées des villes sont passés de 48 millions à 500 millions de m³ de 1960 à 1996 pour atteindre 700 millions de m³ en 2010. De même, les prévisions établies montrent que ces rejets continueront à croître rapidement pour atteindre 900 millions de m³ à l’horizon 2020. Cependant, l’assainissement avec ses composantes sanitaires (collecte et dépollution des eaux usées) et pluviales (protection civile) connaît un retard important. Le parc des stations d’épuration d’eaux usées est non seulement limité (63 stations) mais il est dans une situation déplorable la moitié (31 stations) sont hors service.

16 Conseil économique, social et de l’environnement, Maroc 2012.

Jusqu’en 2005, date de l’adoption du Programme National d’Assainissement Liquide et d’Épuration des Eaux Usées, le niveau d’épuration des eaux usées était estimé à seulement 8 % des quantités rejetées. Cela signifie que des quantités importantes de polluants d’origine domestique sont déversées, à l’état brut, dans les milieux naturels récepteurs. Au niveau des rejets des eaux par les ménages et certaines industries (huileries), on constate l’absence quasi-totale de l’assainissement liquide.
Au niveau du monde rural, il est important de souligner que l’effort accompli dans le domaine de l’adduction ne s’est pas accompagné de l’assainissement qui est quasiment absent. La quasi-totalité des eaux usées sont rejetées sans épuration dans le naturel ou dans les cours d’eau.
Aussi, la mise en place d’un système d’assainissement et d’épuration adapté aux conditions du monde rural notamment l’accès à des latrines améliorées s’avère-t-elle une urgence pour préserver la santé des habitants et des écosystèmes. Les eaux usées récupérées pourraient être réutilisées dans irrigations des jardins et cultures maraîchères aux alentours des domiciles.

Conclusion

Au Maroc, l’étendue des terres arides, le contexte hydrologique défavorable et les limites de la gestion de l’eau plus axée sur la grande hydraulique justifient la refonte des choix hydro-agricoles pour relever les défis de la faim et de la soif. La reconsidération proposée se fait dans le sens d’une plus grande adaptation au contexte du changement climatique et ses enjeux cruciaux. Les contours de ses choix s’articulent autour des questions de mobilisation, d’utilisation et des rejets de l’eau notamment en milieu rural d’une part, et pratiques culturales et d’élevages moins exigeante en eau et plus respectueuses de l’écosystème.

Il est évident que la faisabilité et la pertinence de la politique hydro-agricole proposée ne se réduisent pas à un simple problème technique. Elle doit s’inscrire dans une approche globale de la gestion de l’eau. Elle appelle un cadre institutionnel adéquat des moyens financiers considérables et un système de gouvernance approprié. Elle exige également la promotion de l’éthique de l’eau dans le cadre d’une approche holistique intégrée qui attribue à l’eau une place de choix vis-à-vis des autres politiques publiques.

L’enjeu est de permettre un accès équitable à l’eau, de gérer les conflits pluriels associés à cette ressource vitale et de promouvoir un développement durable et inclusif.