Monté sur le trône du royaume de France (et de Navarre) à l’âge de 5 ans, Louis XIV (1643-1715), dit le Roi-Soleil, règne alors sur le pays le plus peuplé d’Europe avec environ 20 millions d’habitants. Au sommet de sa puissance, il décide de la création d’un monument qui incarne le faste royal, le Château de Versailles et son complexe système d’adduction d’eau constituent alors le plus grand chantier d’Europe. Si sous le règne de Louis XIV, la France connaît des évolutions architecturales et urbaines majeures, derrière cette grandeur se cache la réalité d’un assainissement et d’une hygiène publique rudimentaires. Cet article explore l’état de l’assainissement sous le Roi-Soleil, entre innovations et défis de société.
Si à la fin de son règne, les jardins de Versailles comptent un total de 1600 jets d’eau alimentés par un débit moyen de 6300 m3 d’eau par heure, soit quatre fois plus qu’aujourd’hui, Louis XIV n’a pas retenu le site pour ses caractéristiques hydrauliques, car la quête de l’eau y relève de l’épopée. En effet, construit sur un terrain marécageux, le domaine royal présente le paradoxe de naturellement manquer d’eau, qu’il faut donc canaliser sur de vastes territoires pour assurer le fonctionnement des fontaines et bassins aux jeux toujours plus nombreux et complexes. Compte tenu de la topologie particulière du terrain, avec de très faibles dénivellations, et des moyens techniques rudimentaires, avec des tuyaux peu résistants à de fortes pressions (tronc d’arbre foré, canalisation de plomb, de cuivre ou de poterie), le projet est un véritable défi lancé aux ingénieurs.
Si l’on peut ainsi considérer que la décision souveraine de Louis XIV explique le développement de la science hydraulique en France, avec de prestigieux constructeurs comme Denis Jolly, inventeur d’une pompe, ou Arnold de Ville et Rennequin Sualem, constructeurs de la machine de Marly, le constat est bien plus nuancé en matière d’hygiène publique, avec en matière d’assainissement, de notables différences, et des équipements individuels sophistiqués côtoyant des dispositifs rustiques voire primitifs.
A tout seigneur tout honneur, aussi n’est-il pas étonnant que le trône royal de Louis XIV s’affirme comme un élément d’apparat, instrument de pouvoir et marque de puissance, à l’instar du brevet d’affaires, expression qui désigne le privilège d’obtenir audience pendant la séance de garde-robe, assis sur sa chaise d’affaires. Le modèle unique du roi est équipé d’un couvercle hermétique, dit fermoir à charnières, et un cerclage cloué d’une bande de cuir adhérente réduit les odeurs .
Illustration de la personnalisation de la chaise royale, si celle du roi Louis XIII possède trois housses de rechange: une de velours vert, une de velours cramoisi, la troisième de damas rouge, celle de Louis XIV est couverte d’une luxueuse laque végétale produite à partir de latex, l’aventurine du Japon, avec paysages et oiseaux en relief, dorés et en couleurs, encadrée de mosaïques de nacre et de perles, ferré de cuivres dorés à la chinoise .
Exemples de chaises percées de luxe
Quant aux déjections des gens la Cour, moins luxueuses mais tout aussi efficaces, entre 200 et 350 vaisseaux de garde-robe ou bourdaloues, permettent de soulager un bon millier de courtisans. Enfin, un total de 34 fosses d’aisance complète le parc sanitaire. Déjà identifié dans l’Antiquité , ce système garantit un confort dans l’habitation que ne permet pas la chaise percée ou le pot de chambre, qui exigent de fréquentes manipulations. Schématiquement, trois types de fosses peuvent être distingués, avec des ouvrages fixes, mobiles et filtrants.

Les fosses fixes ont constitué le premier mode élaboré d’assainissement, rendu obligatoire à Paris par des arrêts du Parlement des 14 mars 1523, 1er mars 1524, 13 septembre 1533, puis par un édit de François 1er de novembre 1539, confirmé par lettres-patentes d’Henri II du 9 septembre 1550. Pourtant si leur construction s’impose à tous les bâtiments, il faut près de trois siècles pour qu’une ordonnance de police du 24 septembre 1668 enjoigne aux propriétaires de maisons dans lesquelles il n’y a point de latrines, d’en faire construire, et qui règle la manière dont elles seront construites.
Par la suite, les 24 articles du décret impérial du 10 mars 1809portant règlement pour les constructions des fosses d’aisances dans la ville de Paris, complété par l’ordonnance du 24 septembre 1819, déterminent la géométrie, les matériaux, le mode de ventilation de ces dispositifs, mais également l’emplacement du tuyau de chute. Toutefois, avec une population permanente totale comprise entre 3000 et 10000 individus, en incluant les 1300 employés uniquement attachés au service du roi, et sans oublier les travailleurs mobilisés sur les nombreux chantiers (maçons, charrons menuisiers…), la gestion des besoins naturels à Versailles ne va pas de soi. Pour preuve, pour éviter les longues files d’attente pour accéder au lieu désiré, l’incivilité est la règle, avec un peu partout dans le château, l’omniprésence d’urine, mais aussi d’excréments: dans les couloirs, escaliers et derrière les rideaux. Sachant que les waterclosets, ou chaises à l’anglaise dotées d’un mécanisme de chasse d’eau et d’un réseau d’évacuation, n’entrent à la Cour que sous Louis XV, l’eau courante est peu présente dans le château .

Dans ces conditions, pour tenir propre l’espace régulièrement souillé, tous les déchets sont transportés par des domestiques, qui déversent ainsi les matières dans des fosses ou directement sur le sol dans les jardins ! A défaut de solution technique viable en l’absence de pompes efficaces, seule la Révolution française, avec le départ de la Cour de Versailles le 6 octobre 1789 et l’exfiltration forcée de Louis XVI pour les Tuileries à Paris, permis de mettre fin aux odeurs pestilentielles qui caractérisèrent pendant longtemps les allées du parc royal.