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Dans son dernier communiqué de presse relatif à son dernier rapport sur la performance des services, l’observatoire des services publics d’eau et d’assainissement (ONEMA) indique que “les taux de conformité bactériologique et physico-chimique sont stables, à plus de 99% pour l'année 2013 et confirment l'excellente qualité de l'eau potable française” . Faut-il en déduire que les services d’eau potable en France peuvent sur ce sujet s’endormir sur leurs lauriers et se focaliser sur d’autres priorités ?

L’analyse exhaustive des résultats des analyses microbiologiques collectées en 2015 par les agences régionales de santé (ARS) et leur mise en perspective par le site de partage en ligne FluksAqua.com dans son outil “Benchmark” conduit à nuancer ce tableau idyllique.

 

La moyenne ne suffit pas

En premier lieu, un taux de conformité supérieur à 99% ne veut pas dire que moins de 1% des Français risquent d’être malades à cause de l’eau potable. 

On pourrait en effet reformuler ces résultats ainsi : “si vous habitez en France, vous boirez en moyenne deux à trois jours par an une eau dans laquelle des coliformes fécaux sont présents, susceptibles de vous donner des maladies dont la plus bénigne est la gastro-entérite”. Présenté comme ça, il n’est pas sûr que de tels résultats fassent un tabac chez nos concitoyens, puisque cela voudrait dire que 100% des Français ont un risque significatif d’être malade dans l’année à cause de l’eau potable !

Ce qui importe en réalité, c’est la proportion des services ayant supporté un nombre significatif d’analyses non conformes, c’est-à-dire pour lesquels il y a eu au cours de l’année 2015 un risque non nul de contamination bactériologique : cette proportion est de plus de 21% et ils comptent plus de neuf millions de consommateurs, soit 14,7% des Français. 

Au delà de cette vision globale, il y a en outre de très fortes inégalités sur le territoire. Selon que vous soyez un rat des villes ou un rat des champs, votre risque de tomber malade à cause de l’eau du robinet n’est pas du tout le même. Le risque, en milieu très rural, est plus de 7 fois supérieur à celui-ci d’une grande ville :

L’ONEMA observe bien dans son rapport des écarts de performance entre les petits services (donc plutôt ruraux) et les autres, mais avance l’explication suivante : “Les résultats, moins bons pour les très petits services (96% contre plus de 99% pour les autres catégories ou 98,6% pour les 1 000-3500), résultent en partie des biais de mesure de cet indicateur : avec peu de prélèvements, il suffit d'une seule non-conformité pour faire baisser de façon importante l'indicateur du service. ”

Si cette explication peut faire sens pour un service donné, sur une année précise, elle ne rend pas compte des résultats sur un large échantillon :  avoir 10 analyses non conformes sur un grand service ayant eu 1000 analyses donnera exactement la même moyenne que si vous avez 100 petits services ayant chacun 10 analyses, 10 d’entre eux ayant eu 1 analyse non conforme.

En réalité, cette inégalité reflète un problème que connaissent tous les exploitants : plus la densité de population est faible, plus la longueur de réseau par habitant est importante, plus donc les risques de contamination sont élevés.

En pratique, cela veut dire qu’en milieu très rural, 30% de la population a un risque significatif d’être malade dans l’année à cause de l’eau du robinet : quand bien même il ne concernait que les 150 000 habitants qui en France vivent dans cet environnement, on peut difficilement qualifier ce résultat de très satisfaisant. 

 

Le chlore libre, facteur de performance

Si on s’intéresse maintenant aux 79% de services ayant plus de 99,5% d’analyses conformes, un autre paramètre relatif à la performance des services est le taux de chlore libre. La doctrine officielle est que le taux de chlore libre n’est pas à prendre en compte, puisqu’aux doses habituellement utilisées, il n’est pas nocif pour la santé publique. De fait, ce paramètre est absent de l’évaluation conduite par l’ONEMA.

Une telle vision est très réductrice. Du point de vue de l’exploitant, il est bien plus facile d’éliminer les germes en chlorant comme pour de l’eau de piscine qu’en utilisant la dose strictement nécessaire.

Et alors, serait-on tenté de dire, puisque le chlore n’a pas à ces concentrations d’impact sur la santé ? Certes, mais il en a sur la potabilité de l’eau. Du point de vue de la très grande majorité des consommateurs, une eau avec un goût de chlore est une eau imbuvable. La conséquence est que le consommateur choisit l’eau en bouteille plutôt que l’eau du robinet : ce n’est pas évidemment pas neutre en termes de budget pour les ménages (avec un rapport moyen de 1 à 100), mais aussi pour le respect de nos engagements pris dans le cadre de la COP21 :  pour chaque litre d’eau consommé en bouteille on envoie plus d’un demi-kilogramme de gaz carbonique dans l'atmosphère, alors que le coût carbone de l’eau du robinet est proche de zéro.

Avec un taux de chlore libre moyen de 0,225 mg, la France est dans une situation intermédiaire. Certes, l’organisation mondiale de la santé, qui s’adresse à tous, y compris les pays en voie de développement, préconise un taux de chlore libre supérieur à 0,20 mg/l au point de livraison. Mais nos voisins allemands et néerlandais ont un taux de chlore libre moyen quasi-nul, tout en étant meilleurs que nous en termes de qualité microbiologique de l’eau potable.

Le chlore libre est bien une signature de la performance : plus la gestion du réseau est rigoureuse, notamment au regard des sources possibles de contamination, moins l’exploitant a besoin de charger la barque en termes de chlore, et meilleur est le goût de l’eau.

 

Des performances très inégales

Comment évaluer, dans ces conditions, la performance de services en termes de gestion microbiologique ? Deux paramètres sont à prendre en compte : le taux de conformité microbiologique bien sûr, mais aussi, lorsque celui-ci s’approche des 100% de conformité, le taux de chlore libre. Mais ceci ne suffit pas : comme on l’a vu, il est beaucoup plus difficile de gérer la qualité de l’eau en milieu rural qu’en milieu urbain : l’analyse doit donc être relative, en comparaison du groupe des pairs.

C’est ce qu’a fait le site FluksAqua.com, en classant tous les services de 1 à 5 selon leur performance relative à leurs pairs selon le taux de conformité microbiologique. Il en ressort une grande hétérogénéité dans la qualité de services :

 

Ce graphique répartit la population française selon la performance de leur service d’eau potable en termes de gestion microbiologique : chaque bulle correspond à un niveau de performance du service, la taille des bulles est proportionnelle à la population concernée (le chiffre en millions est indiqué dans la bulle, celui pour la bulle rouge étant de 0,8 million d’habitant).

La bonne nouvelle, c’est que la très grande majorité des Français ont des services qui gèrent bien la qualité microbiologique : il s’agit des bulles vertes.

La mauvaise nouvelle, c’est qu’il reste quand même 4,9 millions de Français qui n’ont pas de raison d’être enthousiastes à l’idée de boire l’eau du robinet (la bulle orange), et huit cent mille pour lesquels c’est même fortement déconseillé (la bulle rouge).

Cette inégalité des Français devant la qualité a une forte composante géographique : les départements d’outre-mer sont en queue de peloton, avec des notes moyennes proches de deux, alors que les départements de Paris, du Rhône et du Territoire de Belfort caracolent en tête, avec des notes moyennes supérieures à 4,5.

Il est difficile dans ces conditions de parler d’excellence française en général.

Comment progresser ?

On peut comprendre que l’ONEMA, qui s’adresse à un large public, cherche à valoriser les aspects positifs de la qualité de l’eau en France. En revanche, cela ne suffit pas pour aider les services à progresser. Il ne s’agit pas de stigmatiser les uns et de féliciter les autres, mais de permettre à chaque service d’identifier ses marges de progrès, par comparaison avec ses pairs, pour définir ainsi ses priorités.

La situation de la France est de ce point de vue paradoxale : une masse considérable de données est disponible et accessible au public. Le site du Ministère de la Santé permet ainsi à chacun de consulter les 257.326 analyses réglementaires qui ont été réalisées en France en 2015[1]. Pour l’exploitant, cette masse de données n’a d’utilité que si elle lui permet de se situer par rapport aux autres, comme c’est le cas sur le site FluksAqua.

 

Olivier Le Marois

FluksAqua


Encadré : Zoom sur la gestion de la qualité microbiologique en Rhône-Alpes Auvergne

Les observations faites par FluksAqua en 2015 sur les fortes inégalités de performance entre service se trouvent amplifiées dans la région Rhône-Alpes-Auvergne :

 

La bonne nouvelle est que plus de 3,1 millions de personnes sont desservies par un service ayant une gestion d’excellence, offrant une eau potable sans risque microbiologique significatif pour le consommateur tout en ayant un taux de chlore libre faible. Un bon tiers de cette population est rattachée au Grand Lyon. Un autre 3,1 millions de personnes bénéficient d’un service ayant gestion très bonne ou standard.

A l’autre extrémité du spectre, le secteur rouge représente les 261.000 personnes qui sont desservis par des services ayant eu un nombre élevé d’analyses non conformes - il y est donc déconseillé d’y boire l’eau du robinet.  De manière contre-intuitive, ces populations sont en majorité localisées dans les départements de la Savoie (68.000), Haute-Savoie (51.000) et de l’Isère (43.000). Une hypothèse à confirmer est qu’il y a, dans l’esprit des gestionnaires des services de montagne, un décalage important entre une vision idéalisée de “l’eau pure de la montagne” et une réalité dans laquelle l’eau est contaminé par les nombreuses activités de montagne telles que le tourisme et le pâturage.

Enfin, un million de personnes n’ont pas de raison d’être enthousiastes à l’idée de boire l’eau du robinet, soit parce qu’elle a un goût de chlore prononcé, soit parce que le risque d’être malade est significatif. Ces personnes sont là encore pour l’essentiel localisées dans l’Isère (500.000), la Savoie (200.000) et la Haute Savoie (120.000), confirmant qu’il y ait une vraie marge de progression pour les services de montagne.



 Sources

 Source: données communiquées par le Ministère de la Santé, ARS, SISE Eau

 ONEMA Panorama des services et de leur performance 2013 p 116, Septembre 2016

 ie avec une densité de moins de 10 habitants au km²

 Adrien W, 2012, Info’Ose

 calculées à partir des données communiquées par le Ministère de la Santé, ARS, SISE Eau pour 2015

 WHO, Guidelines for Drinking-water Quality, 2011, page 187                   

 “Incidence of faecal contaminations in chlorinated and non-chlorinated distribution systems of neighbouring European countries” Beate Hambsch, Karin Böckle and J. Hein M. van Lieverloo Journal of Water and Health, 2007

 Pour les résultats voir FluksAqua.com/benchmark et pour la méthodologie 

Source: FluksAqua, en croisant les données communiquées par le Ministère de la Santé, ARS, SISE Eau et les données de l’ONEMA sur les services. Le risque est considéré comme significatif si plus de 0,5% des analyses sont non conformes.